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dimanche 6 novembre 2011

Videodrome de David Cronenberg by Jim

« Television is reality, and reality is less than television »

En novembre 2011, tout le monde parlera du nouveau film de David Cronenberg, A Dangerous Method, basé sur le livre éponyme de John Kerr qui raconte les débuts houleux de la psychanalyse sous l’égide de Sigmund Freud et de Carl Jung.
Si Cronenberg a laissé tomber – partiellement dirons nous - dans cette dernière décennie son amour du gore, de l’horreur, c’est au profit de son affection pour les côtés psychologiques des histoires qu’il raconte : depuis les années nonante, et depuis plus particulièrement Crash en 1996, la dimension psychique est omniprésente dans l’œuvre de Cronenberg. A Dangerous Method consisterait donc, d’après les premières images et les premiers commentaires des acteurs, en un film psychanalytique sur la psychanalyse, un programme tout en noirceur et en névrose, puisque les thèmes fétiches de Cronenberg s’articulent parfaitement dans le film : le sexe, la mort et les pathologies psychologiques composent le propos général de ce long-métrage.
Et pourtant, si certains s’époumonent à déclarer que ce film sera le millésime de Cronenberg, il est de la responsabilité des autres de mettre en lumière les dix-huit films précédents du cinéaste canadien, et de souligner l’importance, encore aujourd’hui, de Videodrome, un des films les plus engagés sociologiquement, psychologiquement, politiquement, de David Cronenberg.



A l’époque de Videodrome, en 1983, David Cronenberg n’est pas encore très connu : il faudra attendre 1986 avec The Fly pour que le metteur en scène soit une référence dans son registre : celui qui mêle le sexe, la mort, la violence, la métamorphose, la psycho(patho)logie, l’horreur et la société.
Videodrome orchestre parfaitement ces différents thèmes pour proposer une vision unique de l’homme, de sa place dans la société moderne, et le film est d’autant plus important qu’il contient un message prophétique sur notre utilisation des technologies, et plus particulièrement de la télévision (qu’on peut étendre aujourd’hui à internet), qui, pour résumer, nous transforme plus que nous la transformons en retour. De plus, du début à la fin du film, on peut voir se dessiner une intention : celle de déconstruire nos idées sur ce médium. At last but not least, le personnage principal, interprété avec brio par James Woods, est une sorte d’anti-héros cynique, drogué aux images violentes et sexuelles, qui se joue des mœurs de la société. Videodrome ne présente que des aspects pervers de la télévision, de la conception des programmes à l’internalisation chez le sujet de ce qu’il regarde. Un prétexte de Cronenberg pour nous amener vers la métamorphose : physique, mais aussi philosophique puisqu’on nous pose cette simple question : est-ce que le virtuel est plus réel que le réel lui-même ?

Décrire par un vulgaire synopsis Videodrome ne servirait à rien : ça casserait même la « magie » de ce film controversé, osé, sévèrement burné, à l’image de son personnage principal, Max Renn, le propriétaire d’une chaîne de télévision qui ne diffuse que des vidéos, des séquences, des émissions, ayant trait à une sexualité brutale, à des scènes de violence. Max Renn, à l’aube des années quatre-vingt est le symbole de cette génération qui recherche un sens au-delà du marasme ambiant : Dieu, la patrie, la nation, les bonnes intentions ont été remplacées par l’Absurde (qui s’exprime de sa meilleure façon au travers de cette société de consommation dont le simple but est de se gaver de matérialisme pour palier au manque de valeur de l’existence). Et cette absurdité régnante se traduit par le non-sens dans lequel nous vivons : la télévision est envisagée comme un sens, un symbole réconfortant bourré d’images agréables, d’avis, de connaissances. Cette place est aujourd’hui occupée par internet : un rêve imaginé dans un but des plus philanthropiques, didactiques, mais qui connaît des effets pervers. Dans les années quatre-vingt, la télévision fait office de sens de secours pour l’humanité : une multitude d’émissions croissent et pullulent, dans le simple but de rassasier les hommes.
Et comme tout a perdu son sens en soi, la télévision peut faire ce qu’elle veut, peut tout montrer, tout oser : ainsi, la chaîne de Max Renn offre une catharsis, un déchargement immédiat de pulsions de mort, de destruction, grâce à ses programmes ultra-violents.
Mais l’inattendu doit toujours surgir dans une histoire pour épicer les affaires, et c’est là qu’intervient Videodrome, un programme étrange où la torture est la seule monnaie courante. Et si le marquis de Sade n’aurait sans doute pour rien au monde manqué Videodrome, Max Renn, l’obsédé, le sadique, le pervers, en est lui-même effrayé dès que l’idée que le programme serait un snuff movie lui vient à l’esprit.



De son début à sa fin, Videodrome est une hallucination collective, comme la télévision finalement: une aliénation qui fait perdre pied, qui entrave la réalité, ou, qui, justement rétablit l’exactitude. Et pour aller même encore plus loin, Videodrome se moque de nous, petits spectateurs, pour nous glisser d’une voix frigorifiée à l’oreille une question primordiale, à savoir celle-ci : « est-ce que le réel est une illusion ou est-ce le leurre qui fait office de vérité ? ». Aujourd’hui, c’est l’ordinateur le personnage principal de notre vie : nous l’allumons chaque jour, nous avons besoin de lui pour savoir ce qui se passe dans le monde, nous transitons par son écran pour avoir accès à nos propres petites obsessions : pornographie et violence sont plébiscitées et exaucent les prières virtuelles que nous faisons. Internet contient une multitude de données, auxquelles nous avons facilement accès, et grâce à elles, nous pouvons par exemple mener une vie virtuelle, vivre, participer à une hallucination collective en définitive. Et si Internet était, comme la télévision autrefois, une gigantesque illusion à laquelle nous participons tous gentiment sans nous rendre compte de quoi que ce soit ?

Faire Videodrome était un risque, un pari. Il fallait oser le sadomasochisme de Deborah Harry (Blondie), les scènes gores de métamorphose, le message politique, et bien sûr, l’inévitable James Woods sur qui on pourrait écrire des thèses à cause de son charisme, de sa façon d’être, d’évoluer dans des rôles malsains. Parce que même si Max Renn est l’anti-héros, on ne peut s’empêcher de se prendre d’affection de lui, de le trouver brillant, empreint d’un magnétisme puissant et de souhaiter qu’il ne sombre pas complètement dans la folie, ou pire, la mort. Videodrome n’était pas le premier film de David Cronenberg, et pourtant, avec ce film, Cronenberg s’inscrit dans une perspective kafkaïenne (le thème de la métamorphose, exploité par exemple d’une façon plus importante dans The Fly), psychologique (ses films oscillent entre des personnages qui présentent des altérations d’un mode psychique sain), et sociologique (ses films comportent un message sur la société dans laquelle nous évoluons).
Videodrome est une référence et un film qui mérite d’être vu et apprécié, pour lui-même. Et aux vilaines langues qui répliqueront que les effets spéciaux ont mal vieilli, on peut rétorquer que premièrement, le film date de 1983, et deuxièmement, les grands films qui contiennent une transcendance certaine n’ont pas besoin d’effets spéciaux parfaits pour délivrer leur message.

« After all, there is nothing real outside our perception of reality, is there? »


trailer

lundi 25 octobre 2010

A History of Violence de David Cronenberg (2004) by Jim

Dix-septième film de David Cronenberg, A History of Violence, sorti en 2005, qui a fait partie de la compétition officielle du festival de Cannes la même année, met en scène la dualité entre deux mondes : celui de la violence, et celui de la tranquillité.

Le film se déroule en trois actes, trois actes non-préalablement annoncés par Cronenberg, mais aisément décelables par le spectateur : le premier est celui de la présentation, de la tranquillité qui devient perturbée par une violence inouïe, gratuite et déchaînée, le deuxième, de la tranquillité qui devient une façade, qui découle de la violence, et le troisième, de la violence qui veut devenir une façade. Pour des raisons de « spoiler », l'article ne détaillera pas les deux derniers actes, c'est évident, mais s'attardera sur certains points.



A History of Violence s'ouvre sur un travelling de deux hommes qui quittent un hôtel. Après cinq minutes de tergiversations, la caméra suit l'un deux, qui revient prendre de l'eau, nonchalant, alors que des cadavres gisent par terre et qu'une petite fille, vivante, assiste à la scène avant d'être assassinée.
Une enfant se réveille, dans son lit, pleurant, prétextant avoir vu des monstres. Son père, Tom Stall (Viggo Mortensen) la rassure, répétant inlassablement que les monstres n'existent pas, il n'y en a pas. Premier sous-entendu scénaristique sur la complexité de la psychologie des personnages qui vont se développer sous le nez du spectateur.
Les Stall sont une famille normale, vivant dans une petite bourgade de l'Indiana, le père tenant un petit restaurant dans le centre-ville (d'un mouchoir de poche), la vie étant sans histoires, paisible, jusqu'au soir où les deux tueurs du début font irruption dans le restaurant. Alors que la tension est à son comble, qu'un des hommes essaye de tuer la serveuse, Tom, avec des réflexes méthodiques, tue les deux hommes, et devient un héros pour la communauté locale, l'affaire passant à la télévision, dans les journaux.
Cependant, peu de temps après, un homme étrange apparenté à la mafia de la côte est vient au restaurant et prend Tom pour un dénommé Joey...

Qui est Tom Stall? Qui est Joey? Qui sont ces mafieux? Comment un homme d'ordinaire doux, attentionné, a-t-il pu tuer deux malfrats, d'une telle façon? Légitime défense? Folie sous-jacente qui ne demande qu'à éclater? Si Tom était Joey comment est-il devenu quelqu'un d'autre?
Les indices sont disséminés avec beaucoup de savoir-faire à travers les dialogues, les plans, les jeux d'acteurs, la portée des interprétations des acteurs étant tout à fait non-discutable quant à l'élaboration de l'histoire totale, celle qui n'est pas présentée ici, mais qu'on voit s'ébaucher à travers chaque pièce du puzzle qu'un personnage apporte.
Chapeau bas à Viggo Mortensen, qui, n'a pas besoin de longues tirades pour prouver son talent, son corps parle assez pour lui, son visage semblant déclamer plus de signes que le moindre monologue.

Cronenberg aimant beaucoup parler de la psychologie des personnages, il n'est pas étonnant de trouver un personnage aussi alambiqué que Tom, déroutant, posant d'innombrables questions et étonnant toujours. Néanmoins, le fils de Tom, Jack, est aussi un cas intéressant : son évolution, à travers le film, au contact de la violence (celle d'un garçon de son école qui n'arrête pas de le provoquer, et enfin, celle qui a eu un impact sur la communauté), est des plus dangereuses, prenant une direction exponentiellement grave.



« A History of Violence » se traduit par « Un Passé Violent », littéralement, bien que les québécois ont opté pour la version « Une Histoire de Violence », étant d'ailleurs un titre à double sens, renvoyant au présent qui est violent, et le passé qu'on suggère avoir été empreint d'une énorme violence.

La violence est donc le thème principal, lorsque l'identité ne prend pas le dessus : les deux concepts voguent, dansent, l'un devenant prépondérant à un moment, avant que l'inverse ne se reproduise : il s'agit d'un mouvement fréquent, mais dont les deux parties sont liées, inévitablement.
C'est par la violence que l'identité s'est construite, c'est dans l'identité même qu'est la source de la violence, et c'est l'identité qui définit la violence.
D'ailleurs, les scènes violentes, telles qu'elles sont présentées, ne sentent pas la minimisation, ni l'égayement : on montre les choses comme elles sont, sans chorégraphie, sans vouloir apaiser celui qui se risque à regarder, sans frôler le gore non plus. Un besoin de retrouver la réalité, à travers les blessures, les coups qu'on donne, les écorchures qu'on prend.
L'identité, elle, pour le personnage de Tom et celui de Jack, est ébranlée, dérangée de ses habitudes : l'élément nouveau balaye tout sur son passage, pour un temps, le temps de la violence.

David Cronenberg, par des choix de réalisation très judicieux, sème une ambiance particulière, des questions, et, beaucoup de symboles. Chaque geste, chaque œil qui cligne, chaque bouche qui forme une grimace est matière à analyse, à allégorie cachée.
Malgré un certain dédain des instances donnant des récompenses, A History of Violence sort du lot des films sur la violence, s'inscrit dans une logique très psycho-philosophique de la vision des choses, et mérite plus qu'amplement un coup d'œil intéressé.


TRAILER