Rechercher dans ce blog

mardi 2 novembre 2010

Des Coen et des femmes by Cowboy

Adeptes du pastiche d’anciens genres, notamment le film noir et la comédie slapstick, qu’ils revisitent à travers le prisme de leur modernité, les frères Coen avaient potentiellement la possibilité d’appliquer le même processus vis-à-vis des valeurs contemporaines qui sont les leurs et de les mettre en relation avec les stéréotypes rencontrés dans les films qui les ont inspirés. Profitant de cette SàT sur l’opposition entre les genres, je me suis penché sur le rôle des femmes dans leur œuvre, afin de voir si leur approche était celle d’un monde dans lequel le féminisme et la parité étaient des valeurs reconnues, ou s’ils avaient été contraints de reprendre la vision passéiste que les genres leur imposait, et, le cas échéant, voir à quel point ils adhéraient ou détournaient à cette vision qui tient du cliché (1).
Afin de mieux cerner leur point de vue par rapport à la femme, nous allons simplement procéder chronologiquement, film par film, et passer en revue les principales figures féminines de l’univers Coen.


Frances McDormand dans Blood Simple.

Blood Simple, leur premier film, reprend les codes classiques du film noir. L’héroïne, Abby (Frances McDormand, qui deviendra après le film Madame Joel Coen), est la cause de tous les évènements, car elle trompe son mari avec un de ses employés. Si elle est à peu près aussi maladroite et stupide que les autres personnages, reste que c’est elle la seule survivante à la fin. Elle participe de l’esthétique des bras-cassés qui deviendra une quasi-constante dans la filmographie de la fratrie, et pourtant, elle apparaît déjà comme un personnage fort, qui refuse le carcan que lui impose un mari pourtant très macho et très autoritaire (2), et qui parvient, acculée, à lutter et à battre un homme. Ce rôle n’est pas foncièrement habituel pour un film noir, où les femmes sont souvent manipulatrices, mais sont généralement dominées physiquement.

On vire à la comédie avec Arizona Junior. Ici, l’héroïne, c’est la jolie Edwyna (Holly Hunter (l)), femme flic, tout en contraste, capable d’être complètement impassible comme de fondre en larme au plan d’après. Elle domine son mari mais est aussi capable de se laisser complètement aller, et c’est alors à H.I d’assurer pendant ses périodes de dépression. Ici encore, elle est la cause des bouleversements du film. D’abord de manière physique, puisqu’elle ne peut pas avoir d’enfants, et ensuite de manière morale, puisque c’est elle qui décide d’aller kidnapper un des quintuplés de la famille Arizona.


Holly Hunter dans Arizona Junior.

Dans Miller’s Crossing, un nouveau film noir, cette fois-ci dans un contexte d’époque, le seul personnage féminin est celui de Verna Bernbaum (Marcia Gay Harden). Amante du héros et de son employeur, ses motivations sont uniquement de protéger son frère. Étonnamment, si elle joue encore un rôle de femme affirmée, son emploi est ici bien plus classique et effacé qu’à l’accoutumée. Rappellons que Miller’s Crossing est adapté librement de La Clé de Verre de Dashiell Hammett (3).

Barton Fink est fatalement très centré sur son personnage-titre, et ici encore, un seul personnage féminin a un peu d’importance. Il s’agit d’Audrey Taylor (Judy Davis), qui gère la vie d’un auteur alcoolique dont la similitude avec William Faulkner ne saurait être un hasard. On apprend même qu’elle a été son nègre et a rédigé certains de ses livres. Au-delà de ça, elle est intéressante puisqu’elle permet de montrer la relation que Barton entretient avec les femmes, et aussi pour l’un des bouleversements narratifs que je me garderais de raconter, mais son importance en tant que tel est très relative.


Jennifer Jason Leigh dans Le Grand Saut.

Dans Le Grand Saut, le personnage féminin, la splendide Amy Archer (Jennifer Jason Leigh (l)), reprend une importance cruciale au niveau du scénario. Portrait typique de la femme qui se dévoue à sa carrière, ici celle de journaliste, elle s’infiltre dans l’entourage de l’infortuné Norman Barnes, jeune naïf propulsé chef d’une grosse compagnie par hasard. Mais quand le comité veut détruire Norman, Amy va tenter de l’aider et lui donner la foi pour ne pas se laisser faire.

Faisons un petit point : en terme d’importance, 3 films voient des femmes partager avec leurs homologues masculins le rang de personnage principal, dans Blood Simple, Arizona et le Grand Saut. D’un autre côté, les rôles dans Miller’s Crossing et Barton Fink, aussi cruciaux soient-ils, laissent tout de même peu de places pour leurs actrices. L’emploi qui est fait de ces dames oscille entre classicisme (surtout dans Miller’s Crossing) et avant-gardisme (surtout Blood Simple). Difficile d’établir une ligne de conduite des deux frères à ce niveau de leur filmographie.


Frances McDormand dans Fargo.

Passons à l’un des films les plus reconnus de Joel & Ethan : Fargo. Ici, le personnage principal féminin, malgré une apparition assez tardive dans le film, est extrêmement intéressant. Marge Grunderson (Frances McDormand, le retour, Oscar de la meilleure actrice pour ce rôle) prend en effet une place souvent dévolue à des caractères masculins, celui de l’inspecteur, en uniforme et tout et tout. Pourtant, sa caractéristique maternelle n’est pas oubliée, puisqu’elle est enceinte. Mariée, elle semble vivre en osmose avec son mari, avec qui elle communique très facilement. Elle lui laisse faire des tâches d’homme, comme secouer les cosses de la voiture (petit détail toujours intéressant), mais le laisse aussi faire des tâches souvent plus connotées aux femmes, comme préparer le dîner, ou encore pratiquer un métier artistique et minutieux (si je dis ça, c’est en comparaison avec la profession de Marge, pas en général).
A contre-pieds de tous les portraits de femmes jusqu’ici, Marge est d’une grande naïveté, ce qui rejoint plutôt des figures comme Norman du Grand Saut ou H.I d’Arizona Junior. C’est d’ailleurs vers la fin du film que Marge comprend que les gens ne disent pas toujours la vérité, et qu’elle met la main sur l’infortuné Jerry Lundegaard (qui, disons-le, est une grosse fiotte, mais c’est ce qui le rend humain), et aussi sur l’une des premières figures diabolique de la mythologie Coen, le type incarné par Peter Stormare, qui, pour le coup, incarne un avatar mâle complètement amoral dont on retrouvera de forts accents avec Anton Cigurh dans No Country for Old Men. Fargo est donc un film extrêmement intéressant dans cette optique des genres, puisqu’il marque une rupture dans la filmographie des deux frères. Mais s’agit-il d’un cas isolé ou d’un changement de cap ?

The Big Lebowski voit, pour la première fois, deux figures féminines s’opposer, même si elles ne se rencontreront jamais à l’écran. D’un côté, Bunny (Tara Reid), jeune croqueuse d’homme dévergondée et opportuniste, mais qui n’a pas de profonde méchanceté, juste le désir de faire ce qu’elle veut, et qui est absente pendant presque tout le film, absence qui provoquera toute une série d’épreuves pour le Duc. C’est donc à nouveau une femme qui sert de détonateur à l’histoire. De l’autre côté, Maude (Julianne Moore (l)), artiste avant-gardiste, froide et autoritaire, mais honnête. C’est elle qui va donner la clef de l’énigme au Duc, à peu près en même temps qu’elle se fait engrosser par lui sans l’avoir averti. A contrario de Blood Simple où la femme est cause et dénouement de l’histoire, dans The Big Lebowski, l’une d’elle est l’origine et une autre la fin de l’histoire. Malgré cela, l’univers du Duc reste assez masculin, et sans être anecdotiques, les apparitions de Maude restent sporadiques.


Holly Hunter dans O’Brother.

Toujours dans leur optique de reprendre des classiques et de les réadapter, les Coen s’attaquent ensuite à l’Odyssée avec O’Brother, qui transporte Ulysse dans le Sud des Etats-Unis dans les années 30. On peut noter deux présences féminines d’importance. D’abord Penny McGill (de nouveau la splendide Holly Hunter (l)), alter-égo de Pénélope, qui attend le retour de son mari. Sauf qu’avec les Coen, elle perd patience et se remarie entre-temps, en racontant à ses enfants qu’Ulysse s’est fait écraser par un train…à nouveau, un personnage de femme très indépendant, mais aussi assez anecdotique. Ensuite, les Sirènes, qui, bien entendu, ont pour but de charmer les trois forçats afin de les livrer à la police, en échange d’une prime. Reprise du thème de la trahison, donc. O’Brother est donc un autre film globalement masculin, où les femmes n’ont qu’une petite place. Il participe cependant de la thématique globale des frères, et on retrouve des caractéristiques déjà évoquées dans les films précédents.

De nouveau, faisons une petite pause. On peux voir se dégager, malgré la diversité des genres et des emplois, des thématiques récurrentes, et deux semblent cohabiter chez les femmes dans les films des frères Coen : à de rares exceptions, elles sont très souvent indépendantes, mais bien souvent aussi, manipulatrices. Evidemment, les variations présentent différents aspects de ces ‘qualités’, ainsi, Edwyna peut paraître autoritaire, elle reste néanmoins très sensible ; Bunny profite allègrement de la fortune du Gros Lebowski, mais n’en reste pas moins une jeune paumée qui ne fait que profiter de ses atouts ; Marge est un personnage extrêmement ambiguë, qui semble transgresser les notions de genre avec son mari, ce qui résulte en une sorte d’osmose et d’harmonie tout à fait enviable (et idéale plus que réaliste ?). Ajoutons à cela une tendance à se servir des femmes comme de simples artifices scénaristiques, afin de compliquer la tâche de l’analyse. Mais poursuivons.


Scarlett Johansson dans The Barber.

Le film suivant, The Barber, est à nouveau un film noir. Deux personnages de femmes y ont de l’importance. Tout d’abord, Doris (Frances McDormand…encore, mais comme elle est toujours géniale…), qui domine complètement le pauvre Billy Bob Thornton, et le trompe avec son patron à elle, James Gandolfini. Figure désormais classique chez les Coen, sauf qu’ici, elle connaît un destin assez tragique, entraînant par là même tout son entourage dans sa chute.
Et puis il y a Birdy (Scarlett Johansson, pas encore hyper-connue à l’époque), jeune fille insouciante, qui se lie avec le héros à travers la musique, mais qui va vite révéler des intentions moins innocentes…ce qui l’amènera, là encore, à être châtiée par la providence. Le film offre donc une vision bien plus pessimiste qu’à l’accoutumée, mais en même temps, il finit mal pour tout le monde, et tous les personnages sont détestables, ou en tout cas, bourrés de défauts. A partir de là, l’image négative de la femme n’est pas une spécificité mais fait partie d’un tout, ce qui, quelque part, en réduit la portée.

Ensuite, on repasse à une comédie, Intolérable Cruauté. Le film est basé sur le principe des tromperies et des divorces chez la bourgeoisie Californienne. Catherine Zeta-Jones et Georges Clooney sont donc en concurrence pour se faire des coups de pute, et ainsi garder la plus grosse part du gâteau. Un peu comme dans The Barber, tout le monde en prend pour son grade, et si le personnage de Catherine Zeta-Jones n’atteint pas le degré de stupidité de Clooney et de sa clique, elle se rattrape au niveau de la cruauté (d’où le titre ?). Encore un portrait de femme vénale et possessive, mais dangereusement intelligente et indépendante.
Cela dit, il faut noter que le film n’est pas un projet des deux frères à la base, ce qui met en doute le crédit à accorder à l’implication des Coen dans le scénario, même si cela semble parfaitement correspondre à leurs thématiques.

Vient ensuite une autre adaptation, cette fois-ci un remake du splendide film The Ladykillers de 1955. Même en déplaçant l’action dans le sud des Etats-Unis, le scénario reste le même : une équipe de bras cassés s’installe chez une vieille dame afin d’utiliser sa cave pour atteindre un coffre-fort situé dans un sous-sol voisin. Sauf que la vieille dame va s’avérer bien chanceuse…ou démoniaquement maligne ? Difficile à dire, même si elle l’air plutôt intègre, on est en droit de douter de sa naïveté apparente (4).
Autre personnage ‘féminin’ présent dans le film (et absent de l’original), Mountain Girl, qui transcende un peu les genres, au vu de sa…stature. Il n’y a pas grand-chose à dire sur elle, c’est plus un gag qui sert de répartie au personnage de J.K Simmons et un procédé scénaristique. Rappelons qu’il s’agit là encore d’une adaptation, assez libre, certes, mais qui peut-être perçu comme une contrainte idéologique pour les Coen.


Catherine Zeta-Jones dans Intolérable Cruauté.

Et là, paf, encore une adaptation, et l’un des plus gros succès des Coen, No Country for Old Men. Et là encore, le casting féminin est assez réduit, puisqu’on retrouve juste Carla Jean (l’incroyable Kelly MacDonald (l)), une jeune fille simple, qui a une relation très franche avec son compagnon Llewelyn. Pendant tout le film, elle cherche à comprendre ce qui se passe, et côtoie notamment le shériff Bell qui lui raconte un bon gros tissus de conneries, mais à la fin, lorsqu’elle rencontre Cigurh, le tueur psychopathe, on se rend compte qu’elle est loin d’être à la masse, et tient un raisonnement très juste…avant de se faire assassiner hors-champs. En tout cas, je l’interprète comme ça. Mais toujours est-il que son personnage rappelle un peu celui de Marge dans Fargo, faussement naïf mais profondément gentil et humaniste.
Bon, là encore, il s’agit d’une adaptation, très fidèle de surcroît, du livre de McCarthy. Les Coens ont quand même zappé à la fin la rencontre entre Llewelyn et une jeune auto-stoppeuse, remplacée par une scène très courte, juste avant que les Mexicains n’attaquent le motel. Je zappe le personnage de la mère, pur élément comique et scénaristique et qui ne connaît pas vraiment de développement psychologique.

Retour à la comédie avec Burn After Reading, et là, les personnages féminins reprennent un peu plus d’importance, avec Linda Litzke (Frances McDormand, qui a donné de sa personne), monitrice dans une salle de sport, obsédée par son âge et qui va tenter de vendre des données confidentielles de la CIA trouvées par hasard à l’ambassade de Russie. Là encore, une femme complètement maniaque, cette fois-ci à propos de son apparence. Mais on pourrait arguer qu’elle ne l’est pas plus que Brad Pitt dans le même film, ou Clooney et ses cheveux dans O’Brother et sa dentition dans Intolérable Cruauté.
A côté, on trouve Tilda Swinton, monomaniaque et glaciale, qui trompe son mari avec le personnage de Georges Clooney. Rien de bien nouveau sous le soleil. Mais quand même, il convient de noter que les femmes font ici un peu moins seconds couteaux et que les stars partagent l’affiche avec un pied d’égalité (enfin, sauf le pauvre Richard Jenkins…)


Tilda Swinton dans Burn After Reading.

Enfin, le dernier Coen en date, A Serious Man, dont le titre laisse encore entendre une forme d’accaparation de l’écran par la gent masculine, laisse pourtant la place à deux personnages féminins plutôt importants. Judith Gopnick (Sari Lennick, qui n’a fait que ce film avant de retourner dans le monde du théâtre), qui va quitter Larry pour aller avec Sy Ableman. Ont-ils déjà consommé hors-mariage ? On ne sait pas. Mais c’est encore une forte tête qui tient la famille par les rênes, là où Larry est complètement paumé.
Et puis il y a la voisine, qui incarne la tentation, la luxure, la drogue, et sur laquelle l’infortuné Larry fantasme. Encore une fois, ces deux personnages s’intègrent à cette vision de la femme que les Coen ont déjà mis en place dans leurs précédents films.

Nous en arrivons donc aux conclusions : les frères Coen sont-ils féministes ? En un sens, oui. Les actrices qu’ils font jouer sont souvent des femmes de caractère, qui savent ce qu’elles veulent et qui sont des meneuses, indépendantes par rapport à l’homme. A tel point que l’on peut en ressentir de la crainte, et que, suivant la tradition du film noir, elles sont aussi manipulatrices et se servent de leur intelligence à des fins peu morales (à différents degrés et selon différents buts : de Doris dans The Barber, jusqu’à Edwyna dans Arizona Junior [même si celle-ci connaît la rédemption]). Mais quelque part, il ne faut pas oublier de tracer un parallèle entre ces femmes vénales et infidèles et les hommes qui, dans l’univers des Coen, sont tout autant pointés du doigt, même si, plus généralement, ils sont des losers patentés qui rêvent de gloire et de fortune, mais se font toujours avoir à la fin.
Cependant, dans ce pessimisme latent, une catégorie de personnages échappe à cette vision acide de l’humanité. Faussement naïfs et simples, des protagonistes comme Marge dans Fargo, Carla Jean dans NCFOM, peut-être la grand-mère dans Ladykillers, mais aussi Norman dans Le Grand Saut (et par extension Amy, qu’il parvient à ramener sur le chemin de l’innocence) sont des exemples de positivité et d’intégrité. Et même si l’issue ne leur est pas toujours favorable, ils auront cependant la sympathie du public, quelque soit son\leur sexe.

(1) Mais on peut facilement se douter de la réponse…
(2) Détail génial : dans la maison, le portrait du chien est placé au-dessus de celui d’Abby…
(3) Un classique du roman noir, je vous le recommande chaudement.
(4) Ou alors, je deviens parano…

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire